Don Cherry, l'électron libre de la CBC
Au-delà des costumes burlesques, le statut de polémiste ne donne pas droit à tout, estime le député libéral Denis Coderre. Il demande ainsi que la CBC suspende immédiatement le commentateur Don Cherry, au centre d'une énième controverse. Et dans la foulée, le premier ministre Harper devrait lui aussi se «distancer de son ami Cherry», pense M. Coderre.
«Il y a clairement deux poids, deux mesures à la CBC et à Radio-Canada, croit M. Coderre. D'un côté, Jacques Languirand parle un peu et est suspendu [l'animateur reviendra en onde samedi après un mois et demi de suspension pour avoir insulté ses patrons après une conférence de presse]. De l'autre, nous avons Don Cherry qui commet des frasques à répétition, qui se mêle de tout et qui n'a aucune conséquence. La CBC a une responsabilité comme diffuseur public, et si elle ne fait rien, ça veut dire qu'elle cautionne.»
La dernière polémique impliquant M. Cherry a continué de susciter un flot de commentaires critiques hier. Dans sa première chronique de la nouvelle saison de Hockey Night in Canada à CBC, jeudi dernier, M. Cherry s'est fendu d'une charge contre les nouveaux règlements visant l'élimination des coups à la tête.
À l'heure où un consensus émerge sur l'importance de la problématique de la violence au hockey et de ses effets physiques à long terme, M. Cherry a réitéré sa foi dans un jeu rude et qualifié trois anciens bagarreurs de «pukes» (pourritures, ou salauds), de «renégats» et d'«hypocrites».
Selon Don Cherry, Stu Grimson (maintenant avocat), Jim Thomson et l'ancien Canadien Chris Nilan errent en associant leurs problèmes de consommation aux centaines de bagarres livrées dans leur carrière. Ces joueurs n'ont à ses yeux pas le droit de dénoncer une violence qui leur a permis de gagner leur vie (position que soutient l'ancien hockeyeur Georges Laraque, chef adjoint du Parti vert du Canada).
Cet été, le décès de trois anciens bagarreurs par suicide ou surdose a ravivé la question des liens entre bagarres et dommages au cerveau. «La preuve scientifique à cet égard ne fait plus de doute», rappelait hier Denis Coderre.
Samedi, Don Cherry s'est excusé pour l'emploi du mot «puke» sans renier le sens de ses commentaires. Les trois joueurs visés par M. Cherry ont depuis fait savoir qu'ils pourraient intenter une poursuite judiciaire pour des propos qu'ils jugent «préjudiciables». M. Grimson a suggéré qu'il est temps que la CBC «décide de faire taire ce vieux mononcle sénile».
Liberté d'expression
Or, la CBC n'a pas cette intention. Dans différents communiqués publiés depuis jeudi dernier, la société d'État a fait valoir que M. Cherry «a des opinions tranchées qu'il exprime avec couleur, et parfois de façon outrageuse».
Mais les enjeux dont il traite sont d'intérêt public, dit-on: le respect des principes de liberté d'expression lui donne le droit de s'exprimer (The Gazette relevait toutefois hier en éditorial qu'aucune opinion contraire n'est jamais formulée à Coach's Corner, la chronique de Hockey Night in Canada où M. Cherry sévit). CBC affirme «ne pas partager» les opinions de M. Cherry. Mais il n'y aura aucune sanction.
Pas de surprise ici: Don Cherry n'a jamais écopé pour ses propos souvent controversés. En 1998, il avait qualifié les joueurs québécois de «pleurnicheurs». En 2004, il avait soulevé un tollé en alléguant que les joueurs européens et québécois étaient de plus fervents partisans du port de la visière — ce qui signifiait en somme qu'ils étaient «moins courageux».
Plusieurs plaintes avaient alors été déposées, et la CBC avait réagi de la même façon qu'aujourd'hui: les propos de M. Cherry ne «reflètent pas l'opinion de la CBC», ils sont «colorés, spontanés et même choquants» parfois, mais il a le droit de les exprimer, disait-on à l'époque. La CBC avait tout de même imposé un délai de sept secondes dans la diffusion des entretiens avec M. Cherry, de manière à pouvoir censurer de futurs propos explosifs.
Conflit d'intérêts?
Pour Denis Coderre, il y a déjà trop longtemps que Don Cherry dispose d'une tribune de premier choix pour distiller sa vision du monde. «Il y a apparence certaine de conflit d'intérêts, soulève-t-il: le gars qui commercialise depuis 1989 des vidéos et DVD qui font la promotion des bagarres [la série des "Rock'em, Sock'em Hockey"] utilise les ondes de la CBC pour dénoncer les initiatives de ceux qui veulent régler le problème et protéger les joueurs.» Une situation que Stu Grimson qualifie «d'hypocrite».
Et c'est une situation que le gouvernement conservateur devrait dénoncer, pense M. Coderre. Sauf qu'il ne s'attend pas à ce que ça arrive de sitôt, par rapport aux liens qui unissent M. Cherry à la droite canadienne. En décembre 2010, le nouveau maire de Toronto, Rob Ford, avait demandé à M. Cherry de livrer un discours lors de son assermentation. Il en avait profité pour dénoncer les «pinkos» de Toronto, une façon de décrire les intellectuels de gauche qui boivent du café au lait et font du vélo en ville...
En 2006, sous le premier gouvernement Harper, M. Cherry avait été honoré à la Chambre des communes pour sa carrière. Quatre ans plus tard, il a participé à un match-bénéfice en Ontario aux côtés de M. Harper.
M. Cherry est aussi connu pour ses positions militaristes, étant un des plus farouches défenseurs du travail des troupes canadiennes en Afghanistan. À Noël dernier, il s'est déplacé avec quelques ministres conservateurs dans le sud de l'Afghanistan pour y rencontrer des soldats.
Le NPD a indiqué hier trouver «dommage» la sortie de M. Cherry, qui «va à l'encontre du travail que le parti tente de faire avec son projet de loi pour réduire les blessures dans le sport». Le gouvernement n'a pas voulu commenter, renvoyant les questions à la CBC.
Cette dernière a réitéré au Devoir sa position selon laquelle M. Cherry est «employé comme commentateur de hockey et [qu'il] n'y a aucun conflit d'intérêts» avec ses activités commerciales. Les comparaisons entre la sanction imposée à M. Languirand et l'absence de sanction pour M. Cherry seraient autrement non pertinentes: «ce sont deux situations différentes et distinctes».