Ni héros ni martyr
Pierre Bourgault
novembre 1970
extrait de "écrits polémiques"
<< Pour moi, la violence reste le dernier recours. Je résisterai toujours à m'y laisser entraîner sous le seul prétexte qu'elle existe. J'essaie de voir clair et j'essaie de rester libre.
Ce n'est pas facile. Parfois je me dis que je ne suis pas dans le FLQ tout simplement par manque de courage et puis, dans la minute suivante, je m'apercois que j'ai d'autres raisons, dont la principale est le sentiment que je renierais ainsi tout ce pourquoi j'ai toujours combattu.
Suis-je un peureux? Bien sûr, comme tout le monde.
Mais j'ai assez souvent triomphé de ma peur pour savoir que je pourrais encore la vaincre si j'en sentais la nécéssité absolue. Ma vie, et la vôtre, valent-elles plus que la cause que je défends?
"Better dead than red" disent certains Américains. Il vaut mieux être mort que communiste. Je trouve cela complètement stupide. Je crois qu'il vaut mieux être communiste que mort.
Mais comment cela s'applique-t'il à nous?
Il vaut mieux être mort dans un Québec indépendant que vivant dans la confédération Canadienne, disent certains. Ah oui ? Quel étrange sentiment ! N'y a t'il pas là une volonté de suicide évidente ? Est-ce la peur de vivre, beaucoup plus dure à supporter que la peur de mourir ?
Et toute cette misère et cette indignité qui m'entourent ?
Y suis-je donc si insensible que je refuserais de sacrifier ma vie pour les faire disparaitre ? Toutes ces questions que je me pose et auxquelles je ne trouve pas de réponse...
Et pourtant, malgré tout j'ai choisi.
Je continue à priviligier la cause de la vie sur toutes les autres causes.
Je continue à croire que l'homme n'est grand que vivant. Je continue à affirmer que je ne ferais pas l'indépendance du Québec pour les morts.
Et puis très égoistement, je veux être là le jour de l'indépendance. Pas vous ?
Tuer pour la cause ? Mourir pour la cause ? Non ! Ni héros ni martyr.
J'ai toutes les raisons de vivre et laisser vivre. Et je veux mourir sans raison, tout simplement, un jour, comme on meurt et depuis toujours, comme un homme, parce que c'est fini, parce que c'est ainsi.
Sans drapeau, sans fusil, sans patrie, sans discours, sans larmes, tout nu, enfin désarmé et pour toujours.>>
Pierre Bourgault,novembre 1970
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