Le web, les jeunes et l'enseignement

Les grandes questions.

Le web, les jeunes et l'enseignement

Messagede shokin » Mar Déc 28, 2010 9:21 pm

Hacker la pédagogie

Dans de nombreux établissements, des sites Internet sont bloqués. Quand il s’agit de YouPorn, on peut comprendre. En revanche, quand il s’agit de sites qui peuvent être utilisés dans un but pédagogique, on comprend moins.

Depuis 2004, l’Éducation nationale enjoint aux établissement de “protéger les élèves mineurs des dangers de l’internet”. La circulaire de février 2004 donne un cadre général : “Les déploiements d’accès généralisés à l’internet dans les établissements et écoles ne peuvent s’effectuer qu’en prenant en compte les besoins des enseignants et des équipes éducatives de disposer d’outils leur permettant de sélectionner ou de contrôler l’information mise à disposition des élèves.” La liste noire de l’Académie de Toulouse sert de référence, en attendant une liste noire nationale de référence, sensée être disponible à l’adresse http://www.educnet.education.fr/aiedu/listenoire.htm. (le lien renvoie sur la liste des textes et préconisations en matière de prévention).

Les académies et les établissement jouissant d’une grande autonomie sur ce sujet, chacune arrange ces bases à sa convenance. “On voit de tout, résume un membre de l’Éducation nationale : des académies qui appliquent une politique autoritaire, au gré des remontées et des demandes du terrain, à tous les établissements ; des académies qui délèguent l’administration du filtrage aux chefs d’établissement sur des machines dédiées ; il est en général très difficile de changer les réglages par défaut ; des établissements qui laissent les pédagogues s’occuper de ça et, là, ça dépend de la bonne volonté et de la paranoïa du prof en question. Il n’est pas possible de tirer une règle générale, cependant

"Facebook est filtré très majoritairement (ça plait aux jeunes qui « jouent » et ne travaillent pas – sic), Twitter aussi le plus souvent car il est tombé dans un groupe de sites indésirables ; Youtube, Dailymotion, WatTV et la plupart des plateformes vidéos sont filtrées. Pour ce qui concerne les plateformes de blogs, c’est très variable mais Skyrock (Skyblog) est massivement bloqué."

Récemment, c’est dans un établissement de l’Yonne qu’il y a eu un nouveau cas. Cette fois-ci, c’est Facebook qui en a fait les frais, temporairement. Pierre Travers, enseignant là-bas, revient sur l’épisode :

"Une collègue a été insultée par un élève sur un compte FB, une décision a rapidement été prise d’en bloquer l’accès depuis le collège. Cette demande a été faite par le référent Technologie de l’Information et de la Communication pour l’Éducation (TICE) à la demande d’autres professeurs et acceptée par la direction. Suite à ce blocage, j’ai soulevé le problème devant ma direction qui a volontiers accepté mes arguments en comprenant bien qu’une politique de l’autruche n’est pas souhaitable. Nous formons des citoyens (et pas seulement de futurs employés d’une entreprise comme j’ai parfois pu le lire ou l’entendre) et nous devons aller au devant de ces problèmes, y apporter des solutions éducatives."

Les obstacles éventuels sont autant techniques que culturels, comme le détaille le professeur :

"La très grande majorité des profs voit dans les TICE une plus-value pédagogique. Néanmoins cette plus-value a un prix :

-financier : l’équipement et son entretien coûtent très cher en temps et en argent.

-préparer une séance utilisant les TICE, c’est parfois se mettre en difficulté à cause de machines défectueuses, de plugins non installés sur un navigateur alors amputé de certaines fonctionnalités.

-c’est aussi un temps de préparation plus long et une autre manière d’enseigner, en laissant plus de temps aux élèves, en leur donnant plus d’autonomie, un droit à l’erreur plus large.

L’enseignement traditionnel est celui que nous avons connu étant enfants : il a un côté rassurant pour les adultes : c’est du "VRAI" travail. Il y a une vision à changer, chez les parents d’abord mais même chez certains profs."


La méconnaissance de ces nouveaux (au passage, l’excuse de la nouveauté commence sérieusement à s’essouffler, les années passant…) outils explique aussi les réticences. Le rôle de certains médias dans cette défiance n’est pas négligeable. Le vrai danger, ce ne sont pas les apéros Facebook mais les reportages (?) à la Jean-Pierre Pernaut qui stigmatisent ces sites. Si en plus vous glissez là dedans un enseignant, vous obtenez là une recette diabolique.

Pourtant, les chiffres sont là : les jeunes aiment Internet, plus que la télévision maintenant, et plus particulièrement les médias sociaux. Une étude récente menée dans le cadre de Fréquence Ecoles, montre que près de 90% vont sur Internet au moins une fois par semaine, et la moitié environ se connecte tous les jours ou presque. Parmi leurs trois sites préférés, on trouve trois réseaux sociaux : Facebook, Youtube et MSN. Jouer, écouter de musique, regarder des vidéos, faire des recherches personnelles mais aussi pour l’école, "Internet ne révolutionne pas les activités privilégiées des jeunes" soulignait l’étude. Notons que le jeune – comme l’adulte dans son openspace…- aime à se détendre, et mieux qu’il y a droit, après quatre heures de cours, par exemple. Visionner des bêtises lolantes sur YouTube ne vont pas l’empêcher de réussir ses études, et ce n’est pas l’équipe d’OWNI qui dira le contraire, tout est une question de mesure.

La même étude révélait que les trois quarts des jeunes n’utilisent pas Internet pour élargir leur cercle de connaissances. Interdire Facebook reviendrait donc en quelque sorte à supprimer la cour de récréation au prétexte que l’on peut s’y faire insulter, tabasser… Il serait plus judicieux d’expliquer que les règles de bonne conduite de la cour de récré s’y appliquent aussi, et là c’est également aux parents de jouer leur rôle. De même, un élève qui ne peut pas insulter son petit camarade d’un poste du collège, le fera de chez soi et puis c’est tout.

Surtout, bloquer les sites revient à confondre, comme c’est souvent le cas, à confondre tuyaux et contenus. Du temps du règne de la télévision, il se trouvait d’aucuns parents/enseignants pour fustiger les âneries du Club Dorothée qu’envoyait l’écran de TV à leurs chères têtes blondes. C’est sur ce même écran que, bouleversés, ils ont découvert Shoah de Claude Lanzmann en cours d’histoire. Qu’ils ont appris à mieux comprendre les us et coutumes de leurs voisins d’outre-Rhin en regardant Karambolage pendant les heures d’allemand.

"La plupart des acteurs se sentent rassurés par cette censure. Elle constitue néanmoins une erreur"

souligne Pierre Travers. L’important, c’est l’usage qui est fait des outils : "à notre charge de les employer de façon intelligente, de les détourner si besoin". Et tant pis si l’on se trompe : “L’exploration, le bidouillage, les erreurs ont fait partie de ma formation d’adulte responsable”, poursuit-il. Hacker, avec ce que cela suppose d’incertitude.

Les exemples d’usages pédagogiques des médias sociaux sont légions. Gigantesque vidéothèque, YouTube et Dailymotion sont par exemples des réservoirs documentaires gratuits.

Le blog, trop souvent caricaturé à travers le Skyblog comme symbole de vacuité adolescente -“wesh wesh lâche ton comm”-, présente une large palette d’utilisation : on peut tenir un journal de classe, voire d‘un établissement, suivre un voyage à l’étranger, animer un atelier d’écriture, etc. Le blog est une manière décomplexante d’appréhender l’écriture. La blogueuse Michelle Blanc racontait récemment cette anecdote : "l’un de mes petits neveux, réputé haïr la lecture (selon ses parents), lorsque je le mis devant un blogue de hockey, il passa trois heures devant l’écran et vint me chercher pour apprendre à faire un commentaire qu’il fit dans un français impeccable. Il était très conscient que l’écriture « c koi tu fé a soir » n’était pas celle qu’il devait utiliser pour laisser sa trace numérique sur un site sérieux (même si c’était un blogue sur le hockey)."

Dans les mains de Laurence Juin, professeur de français et d’histoire-géographie en lycée professionnel, Twitter – le colporteur de rumeurs, vous savez-, devient un outil pédagogique, via un compte commun à la classe, @laderniereannee. Elle explique avoir choisi Twitter parce qu’il présente les avantages de FB sans les inconvénients : "J’ai commencé à échanger via Facebook avec mes élèves en fin d’année scolaire 2009/2010. Nous menions des projets de classe qui nous demandaient de communiquer et échanger bien au delà du temps de classe. J’ai rapidement perçu les limites de Facebook : le mélange vie privée/vie scolaire ne me satisfaisait pas. Pourtant, les échanges par ce type de média m’avaient apporté une certaine satisfaction." Concrètement, voici un exemple d’utilisation de Twitter (vous en trouverez bien d’autres détaillés sur son blog relatant cette expérience, Ma dixième année) :

"-rédiger le plan de synthèse d’une question de géographie en classe : l’élève travaille à son rythme, tweete son plan, je le lis, je fais des remarques = nous communiquons, j’individualise le travail élève et tout ça se déroule dans le silence : les autres élèves continuent à pouvoir se concentrer."

Un moyen d’éduquer aux médias en général

De façon plus générale, elle estime que c’est aussi un moyen d’éduquer aux médias en général, rôle dans lequel l’Éducation nationale devrait s’impliquer un peu plus (c’est nous qui le disons), en montrant aux élèves les "qualités, défauts, avantages et dangers du web, des médias et d’un web-média". Cette expérience a ainsi contribué à la construction de leur identité numérique.

Si elle a reçu son paquet de critiques, Laurence a été soutenue par son proviseur et son inspecteur pédagogique régional. Médiatisée, cette expérience positive a suscité des velléités chez certains collègues à s’y mettre. Et au passage, on tire notre chapeau à Laurence, qui a réussi à faire utiliser un média dont on sait les exigences, qui en ont rebuté plus d’un.

On fera une incursion dans les jeux vidéos, autre objet de diabolisation à grand coup de Meuporg. "Nos élèves sont capables de dire des choses très pertinentes sur des choses banales quand on les guide, analyse Pierre Travers. Je prends ainsi souvent en exemple les jeux vidéos qu’ils connaissent bien, notamment pour leur expliquer la notion de point de vue narratif. Je pars d’un principe simple : toute production peut faire l’objet d’une analyse intelligente pourvu qu’on ait la curiosité et l’ouverture d’esprit nécessaire pour s’y intéresser." Et puis, honnêtement, "Zelda ou Okami sont d’une grande beauté et remplis de qualités. Si je le pense pour moi, je le pense aussi pour les enfants dont j’ai la charge cinq heures par semaine."

Facebook, s’il a ses limites et suscite plus d’interrogations sur son utilisation pédagogique, présente aussi des atouts. Il a d’abord l’avantage d’être connu de tous. Au Québec, un professeur d’arts plastiques de Joliette s’en est servi à l’occasion d’un projet sur la profession muséale, en partenariat avec le musée d’art local. Le tout bien bordé. Yves Thibault explique l’avoir utilisé “pour communiquer avec les autres participants, commenter leurs travaux et poser des questions. La commission scolaire des Samares nous a permis de débloquer le site Facebook sur les ordinateurs de l’école pour les dix participants du projet, à la seule condition de rassurer les parents sur les paramètres de confidentialité.” Au passage, les élèves ont réfléchi sur la notion de vie privée.

Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en Sciences de l’information et de la communication à Nantes, avait présenté les raisons pour lesquelles il était "amis" avec ses étudiants. “Je leur signale en “live” les émissions télé ou radio intéressantes, je leur signale également des ressources ayant trait à leur formation ou plus générales sur l’insertion professionnelle, je réponds aussi (très souvent) à leurs questions, y compris longtemps après qu’ils aient quitté ladite formation … bref,

J’utilise Facebook comme ce qu’il était à l’origine, un coin machine à café sur un campus virtuel étendu, permanent si on le souhaite, rémanent quoi qu’il en soit."

Au-delà des questions de “mode” ou de tempérament, -il y a des profs qui aiment prendre le café avec leurs élèves, d’autres non, ça ne préempte en rien de leurs qualités pédagogiques-, il soulignait un autre enjeu, bien plus fondamental :

Il faut y être. Y être pour remonter sur l’estrade virtuelle, celle du “mur Facebook”, celle du “statut Twitter”, de la “vidéo YouTube”, etc. Y être pour y réinstaller un peu de verticalité, pour y garantir, aussi, la présence d’une parole, d’une autorité quoi qu’on en dise.

"Y être pour éviter que ces nouveaux lieux ne soient pas que vecteurs de pulsionnel et d’échos médiatiques mais qu’ils permettent également l’établissement de nouvelles universités. Et de tous les savoirs."

Lorsqu’on demande à un jeune comment il voit Internet, il vous répondra “ouverture sur le monde”. À l’école de les aider à conforter, concrètement, cette vision. Cela ne se fait pas d’un clic de souris, malgré la bonne volonté : “L’éducation nationale n’est pas le mammouth que certains se plaisent à décrire, les choses bougent, tous se sentent concernés par les changements en cours et sont demandeurs d’idées, de formation continue. Il faut aussi leur donner du temps : apprendre, assimiler puis retransmettre. Je sais bien comme mes collègues qu’il s’agit d’un long apprentissage. À l’école, il n’y a pas que les élèves qui apprennent, et c’est aussi ça qu’on aime dans le métier.”

À méditer, en ces temps de compression budgétaire.


Source : Owni

Comment Internet libère l’éducation de la scolarisation

From « Another Brick in the Wall » to « The Hole in the Wall »

Petit exercice d’affûtage intellectuel : dans les deux exemples ci-dessous, pouvez-vous trouver quelles sont les deux notions distinctes qui sont utilisées comme synonymes ?

Exemple 1 – Dans son Rapport mondial de suivi de l’EPT (éducation pour tous), l’UNESCO présente les « Nouveaux chiffres sur l’aide à l’éducation » en illustrant son propos par la photo d’une classe, quelque part en Afrique. Dans la marge, un titre indique : « 32 millions d’enfants exclus de l’école en Afrique subsaharienne ».

Exemple 2 – L’article 28 de la Convention internationale des droits de l’enfant stipule que l’éducation des enfants est un droit ; dans cette optique, les états signataires de la convention
a) (…) « rendent l’enseignement primaire obligatoire et gratuit pour tous ;
b) Ils encouragent l’organisation de différentes formes d’enseignement secondaire, tant général que professionnel, (…) »

Réponse : les deux notions distinctes utilisées comme synonymes étaient « éducation » et « scolarisation » -c’est vrai que le titre de ce billet vous mettait largement sur la voie, mais sans lui, vous auriez peut-être eu du mal à vous en rendre compte tant, dans l’imaginaire collectif comme dans le discours officiel, éducation et scolarisation ne font qu’un : éduquer un enfant, c’est le scolariser – et notons au passage que la réciproque est également tenue pour vraie : scolariser un enfant, c’est l’éduquer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce deuxième point, mais comme il s’agirait essentiellement d’une critique de l’école, je préfère focaliser ici la discussion sur la première assertion généralement beaucoup moins débattue :

« Éduquer un enfant, c’est le scolariser »

Pour qui a un tant soit peu étudié l’ethnologie -et par là fait l’expérience de la multitude des façons d’être humain-, il est frappant de constater comment le modèle scolaire, avec son unité-classe, son enseignant détenteur de savoir, son découpage par matières (et jusqu’à la hiérarchisation des matières, voir Ken Robinson [EN] lors de TEDx), s’est imposée de manière globale et incontestée comme la seule solution à l’éducation –même si cela implique une ségrégation des classes d’âge dans des sociétés qui ne la pratiquaient pas jusque-là.

Lorsqu’un modèle est ainsi accepté de manière aussi unanime, on comprend que cela puisse freiner l’émergence d’autres avenues éducatives. Les idées d’Ivan Illich [EN] et sa Société sans école (Unschooling society) sont restées à l’état d’idées ; le « unschooling » [EN], qui consiste à attendre que la demande éducative vienne de l’enfant lui-même pour l’y accompagner, a de quoi rendre nerveux un parent normalement constitué : si un enfant a la possibilité de jouer à des jeux vidéo toute la journée, va-t-il réellement décoller de sa PlayStation pour commencer à explorer volontairement d’autres avenues éducatives ? Est-ce responsable de faire courir à son enfant le risque d’une éducation qui n’est pas validée socialement ?
L’innovation est venue d’Inde

Il est donc peu étonnant qu’en matière d’alternative à la scolarisation, l’innovation ait finalement émergé d’un continent où la scolarisation est seulement l’apanage d’une minorité – à savoir l’Inde.

En voici l’histoire.

L’ordinateur est un aimant à enfants : c’est en partant de cette observation simple que le Docteur Sugata Mitra, cognitiviste et chercheur en éducation a décidé d’encastrer un ordinateur dans le mur d’un bidonville de Kalkaji, New Delhi. L’ordinateur est connecté à l’Internet haute vitesse, et les enfants peuvent s’en servir comme ils veulent. « Comme ils veulent » est l’expression juste, car il n’y a aucun adulte pour leur expliquer quoi que ce soit. L’hypothèse de Mitra [EN] est la suivante : « Tout groupe d’enfants a la capacité d’acquérir les compétences informatiques de base par apprentissage incident, dans la mesure où les apprenants ont accès à un poste informatique proposant du contenu divertissant et motivant, et un accompagnement humain minimal. »

L’expérience de Mitra fut un succès, l’hypothèse largement confirmée, au point qu’on commença à installer des ordinateurs en accès libre dans d’autres bidonvilles. Le projet devint une entreprise, désormais connue sous le nom de Hole-in-the-Wall Education Ltd (HiWEL).

Mais peut-on réellement tout apprendre sans enseignant ? Le but de Mitra était à présent de tester les limites de son dispositif. Mitra mit la barre haute : « Est-il possible pour des enfants de douze ans parlant seulement le Tamil d’acquérir par eux-mêmes des notions de biotechnologie présentées en anglais ? »
De son propre aveu, Mitra pensait faire ici la démonstration que certains sujets sont trop complexes pour qu’il puisse y avoir apprentissage sans enseignement : « Je pensais que j’allais les (pré) tester, ils auraient zéro, je leur fournirais du matériel, je reviendrais les tester, ils auraient à nouveau zéro, et je pourrais dire : oui, nous avons besoin d’enseignants pour certaines choses. »
26 enfants livrés à eux-mêmes, des postes informatiques délivrant du matériel multimédia relatif à la biologie, deux mois pour faire du sens avec ce contenu en langue étrangère –sans aucune supervision adulte. Et après deux mois, la question fatidique du Dr Mira aux enfants, soudainement très silencieux :

- Alors, est-ce que vous avez compris quelque chose ?
- Non, rien…
- Combien de temps avez-vous pratiqué avant de décider que vous n’y compreniez rien ?
- Oh, nous avons pratiqué tous les jours !
- Comment, pendant deux mois, vous avez regardé quelque chose que vous ne compreniez pas ?

À ce point une fillette de 12 ans lève la main, et dit, littéralement :

"Mis à part le fait que la réplication inexacte des molécules d’ADN est la cause des maladies génétiques, nous n’avons rien compris d’autre."

Vieille de trois ans, cette expérience vient seulement d’être publiée dans le British Journal of Educational technology [EN]. L’histoire ressemble trop à un conte de fée pour qu’un journal réputé le publie à la légère.

C’est vrai qu’il y a de quoi être saisi par ce côté « miraculeux » de l’expérience ; c’est qu’elle remet en cause ce qu’on tenait pour incontournable dans l’éducation : qu’il n’y a pas de connaissance profonde sans enseignement. Mitra, lui, pose les jalons d’une nouvelle appréhension de l’éducation :

"L’éducation est un système auto-organisé, où l’apprentissage est un phénomène émergent"

En fait, l’idée que l’apprentissage est un phénomène émergent n’est pas neuve : Piaget et Chomsky, pour ne citer qu’eux, ont montré comment le cerveau humain est une machine à faire du sens. Cependant, dans le monde d’avant Internet, cet « apprentissage spontané » ne traitait que la réalité immédiate, que ce soit la langue maternelle dans le cas de la grammaire générative, ou le monde physique pour les diverses conservations et opérations mises en évidence par Piaget. Dans des conditions normales, les connaissances moins « basiques » n’étaient pas expérimentables : on peut faire l’expérience de la conservation de la matière en faisant de la pâte à tarte dans la cuisine familiale. Mais on ne peut pas faire l’expérience de la façon dont les neurones miroirs sont activés chez une personne qui en voit une autre pleurer, ou rire, ou bailler. À ce niveau, l’apprentissage devait céder la place à l’enseignement, et l’éducation prenait la forme de scolarisation.

Oui mais voilà : avec Internet, on peut faire l’expérience de la façon dont les neurones miroirs sont activés. On peut même en faire l’expérience multimédia. Grâce à la structure non linéaire de la Grande Toile (hyperliens, recherche par mots-clé), on peut aussi compléter sa recherche sur les neurones miroirs, et découvrir ainsi qu’ils sont à la racine de l’empathie.

En permettant à l’apprenant d’insérer sa connaissance dans un réseau de connaissances connexes, l’éducation se fait en profondeur, et en cohérence avec le questionnement particulier de l’apprenant.

L’apprentissage est social

Dans l’expérience Hole in the Wall, il n’est pas question d’avoir un ordinateur par enfant- la situation économique ne le permet évidemment pas. L’approche occidentale a tendance à considérer cela comme un désavantage (Cf. des initiatives comme One Laptop Per Child). Mais est-ce réellement le cas ? Avec quatre, cinq enfants autour d’un même ordinateur, l’apprentissage se fait socialement –et de façon ludique. Mitra indique à plusieurs reprises que spontanément, un enfant qui « a compris quelque chose » prend le rôle de tuteur envers les autres. Et chaque enseignant sait qu’un élève capable d’expliquer un concept à un autre élève démontre une maîtrise du concept bien plus grande que celui qui se contente d’avoir compris. Apprendre en groupe autour d’un même ordinateur, dans un contexte où tous les apprenants sont égaux, ouvre la voie au tutorat spontané ; et il ouvre aussi la voie à la négociation sociale du sens –c’est le conflit socio-cognitif, mis en évidence pas Vygotskyet repris par Doise et Mugny : « (…) l’interaction sociale est constructive dans la mesure où elle introduit une confrontation entre les conceptions divergentes. Un premier déséquilibre interindividuel apparaît au sein du groupe puisque chaque élève est confronté à des points de vue divergents. Il prend ainsi conscience de sa propre pensée par rapport à celle des autres. Ce qui provoque un deuxième déséquilibre de nature intra-individuelle : l’apprenant est amené à reconsidérer, en même temps, ses propres représentations et celles des autres pour reconstruire un nouveau savoir. »

La notion de « minimally invasive education » [en] mise en œuvre de façon concrète dans The Hole in the Wall, n’aurait pas été envisageable avant Internet : il fallait d’abord que le monde se dote d’un système centralisant le savoir humain, l’inter-reliant, le rendant « recherchable », et surtout le rendant accessible à tous -bref, le dotant des mêmes qualités par lesquelles nous appréhendons le monde réel.

Mais paradoxalement, The Hole in the Wall remet aussi à sa place Internet dans le processus éducatif : cette expérience nous confirme qu’en matière d’apprentissage, c’est bien le cerveau qui est l’outil : Internet fournit à l’état brut, « naturel » et raisonnablement chaotique, la matière sur laquelle l’outil-cerveau s’exerce.

Et l’expérience nous confirme également c’est que l’apprentissage est social : il naît de la confrontation de sa propre réalité, de ses propres croyances, à celles des autres.

Une remarque en passant : cette expérience nous permet justement de confronter nos propres croyances en matière d’éducation scolaire à une autre réalité. Choisirons-nous l’orthodoxie, ou déciderons-nous que l’école est capable d’apprendre ?


Source : Owni

Pédagogie: pourquoi Twitter et pas Facebook ?

Pourquoi Twitter et pas Facebook ?

Depuis le début de mon expérimentation l’année passée, c’est une question récurrente, qu’elle vienne de mes élèves, de la communauté éducative ou des journalistes.

Pourquoi initier des élèves à un réseau social du Net qu’ils n’utilisent ni ne connaissent même pas ?

Ce serait en effet plus simple de se fondre dans Facebook qu’ils maîtrisent et dont ils usent: aucune initiation nécessaire, adoption immédiate de l’élève. La communication serait immédiate et efficace.
Et pourtant je n’ai pas souhaité utiliser Facebook.

Avant de me tourner vers Twitter, j’ai essayé l’usage hors temps de classe de Facebook avec les élèves de @laderniereannee. J’ai effectivement constaté que la communication est immédiate, partagée et que la motivation des élèves est totale.

L’expérience a duré la période transitoire entre leur année de première et leur année de terminale. J’utilisais alors peu Facebook. Que je sois « amie » avec mes élèves m’a demandé une réflexion sur ce que je voulais mettre comme informations et photos sur mon mur. Moi oui, eux non. À la rentrée, ils ont évoqué de façon informelle une soirée qu’ils venaient de vivre me parlant de leurs tenues. Et j’ai répondu « oui je sais, j’ai vu vos photos sur Facebook ». Ils ont alors réalisé (blêmes !) que j’avais regardé TOUTES leurs photos. Ce soir là, j’ai perdu 28 « amis » sur Facebook …mais notre réseau Twitter a vraiment démarré !

Alors pourquoi Twitter et pas Facebook ?

* Les élèves en très grande majorité ont un compte Facebook. C’est leur part de vie privée. Mon statut d’enseignante ne me donne pas accès à cette sphère, elle ne me concerne pas. Y pénétrer c’est faire perdre en partie à l’adolescent son statut d’élève et l’adulte une partie de son statut enseignant. Si l’enseignant a accès à la sphère privée de l’élève, celui-ci peut revendiquer de la même façon un accès à la sphère privée de l’enseignant !L’usage cohérent, selon moi, si l’enseignant veut utiliser ce réseau social avec ses élèves pour une application strictement pédagogique, c’est de créer des comptes strictement «professionnels » enseignant et élèves. L’adhésion des élèves sera peut-être dans ce cas plus difficile car ils s’identifient fortement à leur compte Facebook privé.

* Utiliser Twitter permet ainsi d’entrer sur le terrain encore vierge d’un réseau social. Cette initiation pose les règles sans interférences. Les élèves utilisent beaucoup le Net et Facebook mais sans jamais y avoir été éduqués. Leur usage de Facebook peut être perverti de ces non-règles qui sont devenues des vrais codes de conduite et de communication : les profils ne sont pas protégés, leurs données personnelles sont accessibles à tous, ils postent des photos d’autres personnes sans autorisation préalable, etc.Les initier à un réseau social inconnu, c’est aussi les éduquer à un usage citoyen d’un réseau social : mettre en place des règles, à construire avec eux une réflexion sur leur identité numérique. Au fur et à mesure de cette éducation civique du Net, j’ai vu leurs profils Facebook se modifier, les élèves apprendre à mieux se protéger ou au moins à réfléchir aux informations qu’ils diffusent. Éduquer les élèves à Twitter c’est apprendre aux élèves à réfléchir à leurs usages de Facebook.

* Le terme « amis » sur Facebook ne me semble pas adapté à un usage pédagogique. Je ne suis pas l’amie de mes élèves. Le terme abonnés/abonnements sur Twitter me convient.

* Facebook m’apparaît comme un réseau « fermé » : on devient « amis » avec des personnes que l’on connaît a priori. L’abonnement sur Twitter me paraît plus ouvert : ce n’est pas la personne qui est ciblée mais bien ce qu’elle publie sur son mur (exceptions faites à toutes les personnes célèbres : stars, hommes politiques, sportifs). C’est ainsi que le compte classe @laderniereannee a 300 abonnés : non pas pour l’enseignante que je suis mais bien pour ce que je tweete à mes élèves.

* Je ne stigmatise pas auprès de mes élèves le « gentil Twitter contre le méchant Facebook ». Je leur explique que j’utilise les deux mais que mon Facebook, parce qu’en partie privée, est totalement protégé. Je valorise leurs usages de Facebook mais leur indique que Twitter sera un réseau d’utilisation strictement pédagogique pour le groupe-classe et la communauté éducative. Les règles dictées par la charte d’utilisation précisent bien : ce n’est pas un tchat, ni un théâtre de discussions à caractère privé. Les communications sont moins formelles qu’en classe mais gardent toujours une vocation pédagogique, communautaire (je m’adresse de fait à tous mes abonnés) et avec des codes stricts (pas de langage sms).Par cet article, je ne tends pas à juger négativement les usages pédagogiques que des enseignants peuvent faire avec l’outil Facebook. Et je suis preneuse de toute expérience qui pourrait contre-carrer ce qui n’est que mon avis et pas une vérité établie !


Source : Owni

J’ai rêvé le cartable numérique

Et je m’en suis vite remis… Entre un espace numérique et un ordinateur portable, la notion de cartable numérique n’en finit pas depuis plus de 10 ans de servir de bannière à l’innovation en matière de TIC à l’école, dans le système scolaire. Nous avons déjà eu l’occasion de batailler sur l’utilisation abusive du terme « cartable » en tant qu’analogie porteuse de sens alors qu’en réalité elle est porteuse d’illusions.

Le cartable numérique, notion contradictoire et vide de sens

En effet le mot cartable emporte avec lui le mythe de l’école d’antan, alors que de plus en plus souvent les sacs à dos, besaces et autres sacs de transports ont rangé le terme cartable au rang des objets qui sentent bon l’ancien. Le paradoxe du cartable numérique est donc porteur et rencontre un écho auprès de tous les responsables éducatifs en mal de modernité (qu’ils appellent souvent innovation).

Le fait que de nombreux projets de « cartables numériques » (ou appelés ainsi) se développent en ce moment doit nous interroger, au delà de l’effet de mythe et de mode. Militant depuis longtemps pour un usage pertinent des TIC en éducation, mais d’un usage pensé au sens large du terme, je m’aperçois que cette expression comme d’autres anglicismes récents, e-learning, rapid-learning etc…, sert surtout à l’image de marque de ceux qui le promeuvent.

Autrement dit il s’agit d’abord d’opérations publicitaires. Quand un chef d’établissement déclare qu’avec telle ou telle technologie il a réussi à maintenir son effectif (TIC, visualiseur, TBI, cartables numériques etc…) on se pose la question du mode d’instrumentalisation de la machine.

En effet s’agit-il réellement d’un questionnement sur la place à donner aux TIC dans l’enseignement ou plutôt d’une intuition aux contours parfois mal définis ? L’observation de plusieurs projets d’introduction soit d’ordinateurs portables soit de portails numériques n’ayant pas eu de suite amène à réfléchir. D’autant plus que dans le même temps des initiatives qui ont duré ont pu permettre de comprendre ce qui se passe. Ce sont ces connaissances qu’il faut tenter de mettre à jour et de partager et de mettre en débat.

Les TIC dans l’éducation

La pertinence des TIC en éducation peut s’analyser sous plusieurs angles : amélioration de l’efficacité de l’enseignement ou de l’apprentissage, adaptation du système scolaire au monde environnant, finalité d’insertion professionnelle et sociale, développement d’un esprit critique dans une culture élargie. Chacun de ces quatre axes d’analyse peut servir d’entrée privilégiée. Mais il me semble qu’il faut plutôt après avoir analysé chaque axe les mettre en lien, en système, pour envisager tout projet d’usage des TIC en éducation.

Amélioration de l’apprentissage

Le discours d’évidence sur l’amélioration de l’apprentissage et/ou de l’enseignement doit toujours être interrogé. Entre la perception subjective de celui qui met en oeuvre, l’étude comparative des résultats avec et sans les TIC, l’observation de la motivation des élèves, ou encore l’effet de nouveauté qui attire, on s’aperçoit que de nombreux argumentaires oublient de préciser les repères réels de l’évaluation de cette amélioration. Quant aux recherches (dites) scientifiques sur l’efficacité de l’introduction des TIC en éducation il faut à chaque fois les resituer afin d’éviter le passage fatal de l’expérimentation contextualisée à la généralisation décontextualisée. On s’aperçoit que le passage d’une analyse micro à une synthèse macro reste très délicat.

La généralisation de l’innovation, ou encore des bonnes pratiques, reste un leurre que l’on n’a pas fini d’épuiser, tant l’amnésie est grande (et si l’on en croit Jacques Ellul, il s’agit de l’environnement « normal » du développement des technologies toujours considérées comme un « progrès » et donc « sans histoire »). La recherche de l’amélioration de l’efficacité de l’enseignement demande une très grande honnêteté en amont du projet lui-même.

Les ethnométhodologues nous rappelleraient que l’implication des acteurs et des chercheurs dans ce genre de dispositif est un des facteurs de trouble du résultat parmi les plus importants si elle n’est pas explicitée, et c’est souvent le cas…. quand il ne s’agit pas purement et simplement de trouble lié à une posture idéologique (cf. Bruno Latour) identifiable dans certains travaux scientifiques comme orientant les résultats. Quel chercheur parviendrait à se distancer clairement du commanditaire de la recherche, s’il ne commence pas par expliquer son lien avec ce commanditaire ? Et même dans ce cas, toute croyance de pureté doit être questionnée…. Analyser cette possible efficacité suppose donc de poser un cadre précis et d’être en particulier en mesurer d’articuler ce qui relève du pédagogique, du didactique, du psychosociologique et de l’économique.

Adapter le système scolaire

Le discours d’adaptation du système scolaire au monde environnant est tantôt celui de la modernité, tantôt celui du décalage. L’évidence de la modernité fait écho à l’évidence du progrès technique. Ce discours d’évidence s’appuie sur une croyance au progrès comme inéluctable et en évitant de se poser la question de l’apport réel de ces technologies.

Le discours du décalage est celui d’un questionnement fondamental de l’école que l’on peut aborder en se référent aux fondateurs du système scolaire actuel pour lesquels l’école avait pour mission d’éloigner l’enfant des risques de l’environnement familial pour le soumettre à un milieu encadré par la nation (ou par la religion) qui a charge de lui donner les moyens d’”être dans la société”. Mais cet être est vu de plusieurs façons : soit c’est un être docile, applicateur, soit c’est un être critique et distant, soit c’est un être constructeur ou dominateur de cette société…

Avec les TIC ces deux types de discours s’appliquent et peuvent même être des analyseurs. D’une part il y a la centration sur l’objet TIC (et sa modernité), d’autre par il y a la centration sur le Politique et la place de l’école dans la construction de la société, les TIC étant alors un des outils au service de ce projet. L’analyse des articles sur les TIC en éducation peut souvent s’appuyer sur cette classification. C’est ainsi que pour le cartable numérique on observe ces discours : ils sont tantôt inconscients, tantôt manipulateurs. S’ils sont inconscients ils mettent en évidence la force des représentations sociales et de leur construit sur les individus. S’ils sont manipulateurs alors ils révèlent l’instrumentalisation de l’outil.

Ainsi derrière des idéaux politiquement corrects se cachent parfois des ambitions plus pragmatiques : séduire les élèves, s’assurer une image de marque etc… Le cartable numérique se trouve donc pris lui aussi dans ces discours et demande donc une vigilance importante quand on veut mettre en place ce type de projet.
Insertion professionnelle

La finalité d’insertion professionnelle de l’école rejoint partiellement le discours du décalage. La puissance de ce discours augmente d’autant plus que la finalité de l’école renvoie celle-ci à son adéquation aux besoins de la société. Comme pour le décalage, elle peut se vêtir de plusieurs formes de discours plus ou moins explicités. Mais au delà, l’appel à la finalité professionnelle que l’on trouve fortement dans le discours sur l’orientation scolaire actuel invite celui qui veut faire un projet TIC à projeter la situation actuelle sur un avenir hypothétique.

Rappelons ici l’histoire de l’enseignement du langage Basic pour les élèves des classes de BEP tertiaire au début des années 80. On a pu observer à la même époque des mouvements variés : d’une part des contenus scolaires (même dans l’enseignement professionnel) qui n’avaient aucun rapport avec les véritables usages professionnels mais plutôt avec une représentation technicienne de ces usages (basée sur la pensée non pas de l’ensemble des professionnels mais de celle des seuls informaticiens); d’autre part des pratiques d’enseignement qui lorsque les élèves allaient en stage en milieu professionnel étaient largement en avance sur les pratiques professionnelles en vigueur (la projection ainsi faite s’appuyait alors sur la dynamique des milieux scolaires peu en phase avec le monde extérieur).

L’adéquation contenu de formation/besoins professionnels concordant est un mythe. Cela n’autorise pourtant pas n’importe quel discours, mais au contraire impose une vigilance très grande. Ainsi développer des cartables numériques (sous les deux définitions d’environnement et d’ordinateur portable) ne peut se targuer de cet argument. Tout au plus peut-elle envisager de mettre les élèves dans des situations d’adaptation et non pas de conformation ; mais encore faut-il que l’on ait réellement ce projet de développer la capacité d’adaptation à un environnement inconnu. Or le monde scolaire est particulièrement en difficulté face à cette compétence (du fait même de l’idée de programme et de programmation). Il est même davantage centré sur l’adéquation au modèle si l’on s’en tient à observer outre les programmes les modalités des dispositifs d’évaluation et de certification.

Éducation à l’esprit critique

La finalité d’éducation à l’esprit critique est ancienne dans le monde de l’éducation. Il faut revenir à Condorcet entre autres pour envisager le sens de cette approche en posant que l’éducation est à la base de l’égalité entre les hommes en permettant aux plus démunis d’accéder au savoir des plus riches et de ne plus rester enfermés dans l’ignorance. Autrement dit à la base de l’esprit critique il y a la connaissance. Mais dans le même temps Condorcet hésitait sur la question de la forme plus ou moins ouverte de cette instruction. Cette ambivalence est en réalité au fondement de toute éducation. La volonté de libérer et la volonté d’asservir peuvent être proches, et l’éducation à l’esprit critique être menacé par ceux-là même qui la revendique un plus tôt.

Développer un usage des TIC et des cartables numériques dans les écoles rentre donc bien dans le premier temps cher à Condorcet. On ne peut laisser dans l’ignorance au risque de l’inégalité. Mais dans quelle direction aller une fois le premier temps passé : certain veulent aller dans la maîtrise technique, arguant à l’instar de certains de la nécessité de connaître pour agir avec ces moyens. Ils trouvent parfois des alliés dans le développement de machines qui sont d’autant plus faciles pour l’usager qu’elles sont opaques et enfermantes. C’est le reproche fait à certaines approches actuelles qui consistent à proposer des outils qui sont directement utilisables.

Mais c’est oublier une autre donnée au moins aussi importante, mais dans un registre différent. La maîtrise technique ne peut faire oublier l’information et la communication qui sont véhiculés par ces techniques. Ainsi lorsque l’on met des ordinateurs portables dans la classe, reliés à Internet, on se trouve directement confrontés à cette question d’une autre nature : comment développer la connaissance et la maîtrise de l’information et de la communication ? Tout comme avec l’informatique se pose la question du niveau de connaissance « suffisant » pour accéder à une maîtrise mais qui ne mène pas à un sens critique qui irait jusqu’à la mise à mal de l’outil lui même et de ses potentialités.

Comme l’indique Jacques Ellul dans « le bluff technologique », les promoteurs des techniques n’ont pas intérêt à ce que la maîtrise en soit trop grande par les usagers, car ils risqueraient soit de détourner (s’ils le peuvent) les techniques qu’on leur propose, soit même les détruire (on se rappellera dans un autre genre la révolte des canuts contre les métiers mécaniques »…) Le monde de l’éducation parle souvent de l’esprit critique comme un fondement de son action, mais une observation fine des modes actuels de scolarisation montre qu’au sein de la relation maître-élève le vécu de cet esprit critique est beaucoup plus délicat.

Voici donc quatre éléments de réflexion pour fonder une réflexion sur le développement de projets de cartables numériques et plus largement des TIC dans un établissement scolaire. Sortir des évidences de toutes sortes est un préalable indispensable. Se situer personnellement face à de tels projets est un travail préalable que tout membre de l’éducation devrait faire avec le plus de courage et d’honnêteté possible…

Malheureusement on assiste à nouveau comme il y a vingt cinq ans avec le plan IPT à des discours d’évidence de même nature. Ils sont pareillement voués à ne pas avoir de suite pertinente au sein du système éducatif parce qu’ils ne sont pas réfléchis en tant que tels (mais les dénis sont nombreux dans ce domaine), mais aussi parce que la question des TIC ne se pose le plus souvent qu’isolément de la problématique globale de la scolarisation. Il semblerait pertinent, lorsque l’on engage de tels projets que l’on interroge outre les finalités (voir plus haut), la pédagogie, la didactique, la relation éducative, le projet éducatif, la vision de l’être humain, l’organisation scolaire et humaine, le sujet et son identité. C’est seulement à cette condition qu’un projet de cartable numérique peut prendre forme et alors répondre aux questions des finalités.

« À portée de la main » est un élément essentiel de ces projets. Cela signifie, et on en revient à la relation fondamentale entre l’homme et les objets techniques qui l’entourent, que l’outil sera le réel prolongement de l’être humain. « Nous sommes condamnés à être inventifs » disait Michel Serres à propos de l’ordinateur portable métaphorisé comme un morceau de cerveau externalisé. On s’étonne alors de voir encore nombre de projets de déploiement des TIC se limiter à des opinions de surface. Il y a pourtant matière à réfléchir. À moins que, comme nous l’avions écrit il y a plusieurs années que les TIC aient décidé de se passer du système scolaire pour permettre de répondre à l’angoisse de Condorcet permette l’égalité par l’accès de tous aux savoirs. Mais cette fois ce serait sans l’école ?

À débattre…


Source : Owni



Shokin
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