Le spectre de la coalition est de retour à Ottawa
Hélène Buzzetti 25 mars 2011 Canada
Ottawa — Les conservateurs ont commencé leur précampagne électorale comme l'avaient prédit les analystes: en faisant planer le spectre d'un gouvernement de coalition au terme d'une élection dont ils ne ressortiraient pas avec une majorité en poche.
Pour une seconde journée d'affilée hier, le premier ministre ne s'est pas présenté à la période de questions à la Chambre des communes. Il n'y est pas réapparu depuis que l'opposition a annoncé qu'elle rejetait son budget et qu'une élection générale est inéluctable. En lieu et place, c'est le leader du gouvernement en Chambre, John Baird, qui a répondu à presque toutes les questions de l'opposition avec un seul thème en bouche: l'élection «inutile et irresponsable» qui coûtera 400 millions de dollars aux contribuables et qui menace de porter au pouvoir une coalition.
«Une des assises fondamentales de notre démocratie libérale, a lancé M. Baird, c'est que c'est la personne qui obtient le plus de votes qui gagne. Le Parti libéral fait preuve d'un mépris outrageux pour les électeurs canadiens en leur disant que peu importe quel gouvernement ils élisent, il formera une coalition avec le NPD et le Bloc québécois pour faire un gouvernement instable qui prendra des décisions irresponsables.»
Fait à noter, M. Baird a modifié sa version pour répondre à Jack Layton. C'est soudainement devenu ce dernier qui risquait de prendre le pouvoir. «La vraie préoccupation des Canadiens, c'est que le NPD pourrait obtenir plus de sièges que les libéraux et le chef du NPD pourrait devenir le premier ministre d'un gouvernement minoritaire risqué et instable.»
À aucun moment le mot «majorité» n'a été prononcé, mais on comprend que le Parti conservateur entend répéter aux électeurs que s'ils ne leur accordent pas une majorité, les trois partis d'opposition se concerteront pour former un gouvernement de substitution à Stephen Harper. Il faut dire que la seule fois où les conservateurs ont flirté avec la majorité dans les sondages, c'était en décembre 2008, quand Stephen Harper s'était lancé dans une charge à fond de train contre la coalition de Stéphane Dion avec les «socialistes» et les «séparatistes». Ipsos Reid accordait 46 % d'appuis au Parti conservateur, un sommet qu'il n'a jamais atteint depuis.
L'exemple de 2004
Hier, Gilles Duceppe et Jack Layton ont vite fait de rappeler qu'en septembre 2004, M. Harper, alors chef de l'opposition officielle, les avait contactés pour discuter d'une possible coalition. Paul Martin avait été réélu en juin à la tête d'un gouvernement minoritaire. La Chambre n'avait pas encore commencé à siéger que M. Harper adressait une lettre à la gouverneure générale de l'époque, Adrienne Clarkson.
«Le premier ministre pourrait vous demander à n'importe quel moment de dissoudre le 38e Parlement si la Chambre des communes refusait d'appuyer une partie du programme du gouvernement, est-il écrit. Avec respect, nous voulons vous signifier que les partis d'opposition, qui ensemble forment une majorité à la Chambre, ont été en étroite consultation. Nous croyons que si une telle demande de dissolution devait survenir, cela devrait vous amener, considérant les précédents constitutionnels, à consulter les chefs de l'opposition afin de considérer toutes vos options avant d'exercer votre autorité constitutionnelle.»
Selon le chef néodémocrate, tout cela démontre que le premier ministre n'est pas prêt à travailler en équipe. «Pour eux, d'avoir 100 % du pouvoir, c'est la seule solution», estime Jack Layton. Il reconnaît que le chef conservateur utilisera l'argument de la coalition pour faire peur aux gens. «C'est tout le temps son approche d'éveiller la peur et la colère chez les Canadiens au lieu de travailler ensemble pour accomplir des résultats.»
Le chef bloquiste, Gilles Duceppe, ne craint pas ce genre d'attaque, qui pourrait au contraire aider son parti plutôt que lui nuire. «On a deux solitudes», dit-il. Dans la foulée de la coalition avortée de décembre 2008, un clivage Québec-Canada était en effet apparu. Au Québec, 69 % des gens jugeaient la coalition démocratique, contre 25 % qui la jugeaient antidémocratique. Dans le reste du pays, c'était l'inverse: 48 % approuvaient et 45 % désapprouvaient.
La Chambre des communes retirera sa confiance au gouvernement cet après-midi. Hier, les 11 députés qui ne se représentent pas à l'élection ont fait leurs adieux. Le président de la Chambre, Peter Milliken, qui est aussi du lot, fera pour sa part les siens aujourd'hui.
