de Tomahâk » Mer Juin 30, 2010 3:13 pm
La deuxième mort d'André Mathieu
Richard Martineau
30/06/2010 05h16
Le pianiste Alain Lefèvre est un volcan. Les demi-mesures, il ne connaît pas.
Il se donne à plein dans tout ce qu'il fait, que ce soit la musique, la bouffe ou l'humour (c'est l'un des gars les plus drôles que je connaisse).
Devant lui, on est comme l'empereur Joseph II devant Mozart, on a envie de crier :
«Trop de notes ! Trop de notes !»
Un homme brisé
Mais il y a deux semaines, quand je l'ai rencontré chez des amis communs, Alain avait l'air abattu.
«Ils m'ont eu, m'a-t-il lancé, la voix éteinte. J'arrête de parler d'André Mathieu, je tourne la page, ils ont gagné...»
Quelques jours plus tard, il répétait la même chose à Michelle Coudé-Lord : «C'est fini, je ne suis plus capable...»
Après des années à porter l'oeuvre d'André Mathieu à bout de bras, des années à travailler d'arrache-pied pour tirer ce compositeur de l'oubli et lui redonner la place qu'il mérite, nous le redonner À NOUS, Lefèvre déclare forfait.
Il est écoeuré de se faire dire qu'il se fait du capital sur le dos de Mathieu, qu'il radote, qu'il nage en plein délire, qu'il tente de faire passer un pianiste mineur (pour ne pas dire minable) pour un génie incompris...
Des coups bas
Je comprends son dégoût, sa lassitude.
Car ce qu'on lui fait vivre est dégueulasse.
Se faire du capital sur le dos de Mathieu ? Allons donc !
Alain Lefèvre est un pianiste de réputation internationale, il pourrait passer son temps à jouer Schubert et Rachmaninov sur les plus grandes scènes du monde...
Qu'est-ce qu'il a à gagner à parler d'André Mathieu? Rien.
Le 8 octobre prochain, Lefèvre ouvrira la prestigieuse saison de Berlin, un de ses rêves.
Que jouera-t-il? Liszt, Gershwin, Moussorgski? Non : Mathieu.
Et ce n'est pas le gouvernement du Canada qui est allé voir les organisateurs de la saison de Berlin en disant: «Tenez, on vous donne une jolie cagnotte: mettez Mathieu au programme, ça va être bon pour la réputation du pays...»
Ce n'est pas un hommage-bidon organisé par des fonctionnaires.
Ce sont les organisateurs eux-mêmes (et les musiciens de l'orchestre de l'Opéra de Berlin) qui ont décidé d'ouvrir leur saison avec Mathieu ! Parce qu'ils trouvent son oeuvre remarquable !
Et qu'est-ce qu'on fait pour remercier Lefèvre pour son travail ?
On le raille...
Le p'tit Québec
Le Québec obscur et renfermé dans lequel Mathieu a sombré n'est pas encore mort. Il existe toujours.
Il n'attend qu'une occasion pour nous prendre à la gorge.
Le Québec jaloux, le Québec mesquin, le Québec étroit, petit, sordide, le Québec qui ne croit pas au succès, qui se méfie de l'argent, le Québec qui remet à leur place tous ceux qui osent sortir du rang, qui parlent trop bien, qui visent trop haut, qui ont trop de talent.
Regardez notre système d'éducation : on ne tente pas de tirer les cancres vers le haut, on pousse les premiers de classe vers le bas.
Alain Lefèvre a tenté de nous dire que la musique classique AUSSI appartient à notre héritage.
Mal lui en prit.
Ici, on n'a que faire du champagne. On boit du Kik Cola.
Et si jamais on écoute de la «grande musique», faut que ça vienne d'Europe...