Des béquilles pour le pont Champlain
Ottawa a annoncé hier des travaux de renforcement de la structure, mais pas de nouveau pont
Kathleen Lévesque 19 mars 2011 Canada
Le gouvernement de Stephen Harper repousse la décision de remplacer le pont Champlain réclamée par des experts qui s'inquiètent des risques d'effondrement de la structure qui relie Montréal à la Rive-Sud. Ottawa choisit plutôt d'injecter 158 millions pour réaliser des travaux d'urgence pour sécuriser le pont Champlain.
À quelques jours du probable déclenchement des élections fédérales, les conservateurs ont confié l'annonce des investissements à un non-élu, le sénateur Larry Smith. Au nom du ministre des Transports, Chuck Strahl, M. Smith a donné l'assurance que le pont Champlain est sécuritaire et a nié une catastrophe imminente.
Malgré les 158 millions annoncés, M. Smith a surtout été questionné sur la fragilité du pont Champlain, qu'un énième rapport d'ingénieurs vient de faire ressortir. Jeudi, La Presse a révélé les conclusions de l'analyse, en deux tomes, de la firme Delcan, effectuée pour le gestionnaire du pont Champlain, la Société des ponts Jacques-Cartier et Champlain. «La possibilité qu'il y ait un effondrement partiel ou complet d'une travée ne peut être exclue», écrit Delcan, qui estime que le processus de remplacement doit être engagé rapidement.
Pour l'instant, le gouvernement Harper a décidé de parer au plus pressant, refusant même de préciser l'échéancier pour «planifier les options» de remplacement. Sur la défensive, Larry Smith a indiqué que le gouvernement prend ses «responsabilités». «Ce n'est pas un "plaster". Cela va assurer la pérennité et la continuité du pont pour les dix prochaines années», a-t-il dit.
Des béquilles pour Champlain
Les experts de Delcan cités par La Presse estiment que «les risques associés au prolongement de sa vie utile ne peuvent être entièrement éliminés». Il y a convergence avec l'étude rendue publique en 2008 sur l'état du pont Champlain et menée par le Groupe Oxand. «Le pont ne va pas en s'améliorant. Même si on fait des interventions dessus, on prolonge sa durée de vie. Il faudra tout de même un nouveau pont», a affirmé hier au Devoir l'ingénieur Richard Frenette, auteur de l'analyse de 2008.
M. Frenette concluait alors à un «risque inacceptable» par rapport à l'état du pont. «Ça ne signifie pas qu'il y a un risque de défaillance immédiate mais plutôt que, selon les critères, les facteurs de sécurité et la tolérance aux risques du propriétaire, il est important d'initier des actions dans les meilleurs délais», a-t-il précisé.
De fait, le gouvernement avait annoncé en 2009 des investissements de 212 millions sur dix ans pour pallier les problèmes détectés. Or, les interventions ont été accélérées compte tenu de la détérioration exponentielle des structures du pont. L'annonce gouvernementale d'hier est du même ordre: il s'agit de colmater ici et de soutenir les poutres là. «On donne des béquilles au pont pour l'aider à supporter les charges qui évoluent», explique Richard Frenette.
Le p.-d.g. de la Société des ponts Jacques-Cartier et Champlain, Glen Carlin, a confirmé hier, aux côtés de M. Smith, qu'il est nécessaire de renforcer le pont pour compenser l'usure engendrée par l'épandage de sel sur la chaussée. Aussi, il a souligné la perte de toute marge de sécurité quant au nombre de câbles d'acier dans les travées de béton. On en compte 24 bien que 16 soient nécessaires, mais voilà, les huit câbles supplémentaires n'assurent plus la relève. «C'est là que ça commence à être problématique pour le pont Champlain», a indiqué M. Carlin.
Ce dernier a expliqué que des mesures sont mises en place pour soutenir les différentes faiblesses du pont. Il s'agit d'un système d'ancrage extérieur aux poutres; 92 des 100 poutres ont nécessité ce genre d'intervention.
Des inquiétudes
Le maire de Brossard, Paul Leduc, n'a pas caché hier son inquiétude. «Ce n'est pas que la Ville de Brossard qui est concernée par ça. C'est toute une grande région qui doit faire pression pour qu'il y ait des décisions qui se prennent», a-t-il commenté. La Table des préfets et élus de la Couronne Sud a d'ailleurs indiqué sa grande préoccupation devant l'état du pont Champlain et se mobilise pour la construction d'un nouveau pont.
De l'autre côté du fleuve, le maire de Montréal, Gérald Tremblay, s'est borné à dire que le pont Champlain devrait être une priorité, notamment en regard des transports en commun.
À l'Agence métropolitaine de transport (AMT), qui est l'exploitant des circuits d'autobus entre les deux rives, on dit prendre très au sérieux la nouvelle analyse d'experts. «La question de la sécurité est prioritaire pour notre clientèle», a affirmé la porte-parole, Martine Rouette.
On peut pas allonger éternellement la vie d'un pont. Surtout de la façon qu'on construit aujourd'hui.














