.
La Chronique Mensuelle de Michel Onfray
LA BOETIE, PROPHETE DU MONDE ARABE -
Quand, jadis, je me suis rendu au Maroc, en Libye, en Egypte, j’ai mesuré sur place combien ces régimes étaient policiers. J’avais traversé la Tunisie pour aller sur les traces du philosophe hédoniste Aristippe en Cyrénaïque, car, à l’époque, le territoire libyen était frappé par un embargo qui interdisait l’atterrissage des avions : mon contact libyen était venu me chercher à l’aéroport de Tunis. Ce que j’ai vu de ce pays n’était pas assez pour que j’en retire une impression. Juste le sentiment qu’ici comme ailleurs dans le Maghreb la pauvreté locale côtoyait le tourisme international, que les ânes bâtés croisaient les cars de touristes qui convoyaient les occidentaux du Club Méditerranée à la plage.
J’étais au Caire trois semaines avant le début des évènements qui ont conduit à l’abdication de Moubarak. Rien n’aurait pu permettre de penser que cet étau se desserrerait quelques jours plus tard dans les conditions que nous savons désormais. Je venais rencontrer un évêque copte pour discuter de l’état des relations entre le christianisme et l’islam dans la perspective d’un projet d’écriture sur le rôle des religions en matière de géostratégie. J’ai des notes sur le sujet d’une « éthologie planétaire » avec quelques hypothèses que je souhaitais tester. Ce qui a eu lieu, pour l’instant, pourrait les confirmer. Mais attendons la suite.
A cette heure, ce que nous voyons est le premier temps d’une révolution : nommons cela une révolte. Comparaison n’est pas raison, mais ce à quoi nous assistons ressemble à 1789. Chacun sait que ce moment de l’histoire de France a été suivi par 1793 et que la Révolution française c’est ce mélange de Déclaration des Droits de l’Homme et de Terreur. Pour l’instant nous sommes dans la configuration joyeuse de la chute du tyran, du peuple dans la rue, de la fin d’un régime inique, de la destruction de la machine policière et autoritaire : qui pourrait être contre ?
Ce qui a lieu prouve la validité des thèses libertaires de La Boétie qui écrivait dans son Discours de la servitude volontaire : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres », un mode d’emploi de la résistance, de la rébellion, de la révolte et de son succès quand elle est vraiment voulue. Il dit dans ce même texte : « Jamais à bon vouloir ne défaut la fortune »… Leçon de La Boétie : le pouvoir n’existe que parce que ceux sur lesquels il s’exerce y consentent ; s’ils n’y consentent plus, il n’est plus – il suffit donc de refuser son concours à ce qui, dès lors, s’effondre naturellement.
Mais après l’éviction du tyran ? La révolte laisse place à la révolution qui, elle, peut accoucher de monstres parfois pires que ceux d’avant. Le génie des peuples arabes s’est manifesté dans la révolte. Saura-t-il se manifester dans la révolution ? S’il se tourne vers la théocratie musulmane ou vers la religion consumériste libérale, nul doute qu’un genre de 1793 surgira à son tour.
Demeurons fidèles aux leçons libertaires de La Boétie : un pouvoir est toujours un pouvoir. Pour les dire dans les mots de Giono préfaçant Le Prince de Machiavel : « Le pouvoir gouverne toujours comme les gouvernés gouverneraient s’ils avaient le pouvoir ». Et si le peuple arabe continuait dans le génie qu’il montre ces temps ci en donnant à l’Occident une leçon de philosophie politique digne de ce nom ? Ce serait justice pour ces peuples depuis si longtemps privés de dignité…
Michel Onfray
.


