Ramm
09/04/2012, 13h58
Dites-moi quel poste de radio vous écoutez, je vous dirai pour qui vous votez ? Ou serait-ce plutôt l’inverse ?
Claire Durand, Jacinthe Dupuis et Julie Racicot
L’influence des médias sur le vote est une préoccupation partagée à la fois par les chercheurs en sciences sociales, par les politiciens et par les journalistes. Cette question a été mise à l’avant-plan au Québec lors de la campagne électorale de mars 2007 dont les résultats ont semblé surprendre nombre d’observateurs de la scène politique québécoise. Cette course à trois partis, dont le Parti libéral est sorti gagnant mais minoritaire, fut qualifiée d’événement historique pour la démocratie québécoise. Il s’agissait de fait du premier gouvernement québécois minoritaire depuis 1878. L’accession de l’Action démocratique du Québec (ADQ) au rang de premier parti d’opposition était inattendue. Toutefois, ce qui nous intéresse ici est le fait que, durant la campagne électorale, certains médias et politiciens ont laissé entendre que certains postes de radio, plus particulièrement ceux de type « radio parlée » — une traduction littérale de l’anglais talk radio —, auraient pris parti ouvertement pour l’ADQ et ainsi contribué à la remontée de ce parti.
L’objectif de cette note de recherche est d’examiner si, lors de l’élection québécoise de 2007, l’écoute de la radio parlée a effectivement été liée à la participation électorale et au choix des électeurs.
Écoute média, radio parlée et choix politiques
Mendelsohn et Nadeau (1996) ont examiné l’influence de l’exposition aux médias sur les clivages sociaux. Ils posent l’hypothèse que l’écoute de nouvelles diffusées pour le grand public (broadcast news media) atténue les clivages sociodémographiques relatifs à certains enjeux politiques alors que l’écoute de médias visant un auditoire plus spécifique (narrowcast) les accentue. Utilisant les données de l’Enquête électorale canadienne de 1988, ils montrent que, pour ce qui est des enjeux nationaux canadiens — immigration, achat de matériel militaire et rôle des syndicats —, l’écoute des médias grand public accentue la convergence des points de vue. Par contre, pour ce qui est des politiques canadiennes face au Québec, là où même les grands médias doivent tenir compte des caractéristiques des auditoires, l’écoute des médias grand public accentue au contraire la divergence des points de vue entre les Québécois francophones et les autres Canadiens.
D’autres recherches, provenant majoritairement des États-Unis, ont porté plus particulièrement sur la relation entre l’écoute de la radio parlée et les choix politiques. Deux points de vue s’affrontent. Certains (Barker, 1998 ; Barker et Knight, 2000 ; Jones, 2002) avancent que l’écoute de la radio parlée influence les opinions des auditeurs alors que d’autres (Yanovitzky et Cappella, 1999, entre autres) estiment que les postes de radio les plus « militants » ne prêchent finalement qu’à des convertis. Plus précisément, les chercheurs se sont demandé si l’écoute du Rush Limbaugh Show avait un effet sur la participation électorale et sur les choix politiques. Connu pour ses propos dérangeants et ses opinions politiques très à droite, Rush Limbaugh est considéré comme ayant une énorme influence (Barker et Knight, 1996) et a même été considéré comme responsable du retour des républicains au Congrès américain (Barker, 1998). Diffusée dans plus de 600 stations de radio, l’émission aurait été écoutée par environ 20 millions de personnes chaque semaine.
Utilisant les données du panel 1994-1996 de l’American National Election Study (ANES), Barker (1998) montre que l’écoute régulière du Rush Limbaugh Show est liée à la participation politique mais seulement chez les conservateurs et les modérés : leur participation serait supérieure de 15 % à l’élection de mi-mandat de 1994 et de 11 % à l’élection présidentielle de 1996. Selon l’auteur, écouter l’émission de Limbaugh augmenterait le sentiment d’efficacité politique de ces personnes — mesuré par l’impression d’avoir son mot à dire et d’être écouté par les politiciens —, ce qui les inciterait à l’action. Quant à Barker et Knight (2000), leur analyse des données de l’ANES de 1995 les amène à conclure qu’un sujet doit être abordé dans plus de 20 % des émissions pour que les opinions exprimées aient un effet sur les auditeurs. De plus, il semblerait que, pour Limbaugh du moins, l’opposition sur un sujet donné est plus facile à mobiliser que l’appui. Par ailleurs, Jones (2002) postule que l’auditoire de l’émission de Limbaugh n’est pas plus conservateur que la moyenne au départ, mais qu’il le deviendra avec le temps, et ce, sur une multitude de sujets. À partir des données du panel de l’ANES 1992-1997, il montre qu’effectivement, l’écoute de la radio parlée renforce l’orientation politique conservatrice puisque seuls les auditeurs assidus étaient devenus plus conservateurs en 1996 qu’en 1992 et qu’ils étaient même devenus très à droite sur certains sujets. L’écoute de la radio parlée est également associée à une opinion négative sur les sondages électoraux (Price et Stroud, 2005) : les animateurs de ce type de radio seraient portés à critiquer à la fois ce type de sondages, les médias et les politiciens.
À l’opposé, Yanovitzky et Cappella (1999) postulent que les personnes ayant des préférences politiques marquées choisissent de s’exposer à ce type de radio avec l’intention de s’armer d’arguments pour défendre leurs positions tout en se tenant au courant de l’évolution de la situation politique. Utilisant les données provenant d’une étude par panel menée pendant les élections présidentielles américaines de 1996 portant sur l’effet de la radio parlée sur la perception de quatre leaders politiques, soit Bill et Hillary Clinton, Bob Dole et Newt Gingrich, Yanovitzky et Cappella concluent à un effet faible de l’écoute de la radio parlée sur les perceptions des quatre leaders. Ils attribuent ces résultats à l’homogénéité des idéologies politiques de l’auditoire de la radio parlée, ce qui confirme leur hypothèse de départ.
En résumé, on peut se demander, d’une part, si les auditeurs de radio parlée sont au départ déjà favorables au type de propos habituellement tenus par l’animateur ou s’il s’agit d’un auditoire aux opinions variées dont les positions politiques peuvent être influencées. D’autre part, si influence il y a, celle-ci pourrait se faire sentir à deux niveaux, soit sur la participation et sur les opinions et choix politiques eux-mêmes. La plupart des études présentées font référence à une seule émission, le Rush Limbaugh Show aux États-Unis. Une telle émission, largement diffusée et perçue comme ayant un effet important, n’existe pas au Québec. Certains postes de radio parlée ont des animateurs professant des opinions politiques populistes de droite dans un style qualifié de « survolté », mais leur auditoire est limité à une région. La radio parlée au Québec peut donc être rapprochée de la catégorie narrowcast utilisée par Mendelsohn et Nadeau (1996) en ce sens qu’elle s’adresse à un auditoire restreint et spécifique. L’écoute de ce type de radio contribuerait donc à renforcer les divergences d’opinions et, dans le cas de l’élection québécoise de 2007, elle aurait pu renforcer les clivages régionaux dans les choix politiques.
Cette note de recherche vise à examiner l’hypothèse d’une influence de l’écoute de la radio parlée sur les résultats de l’élection québécoise de mars 2007. Pour ce faire, nous examinons si, toutes choses égales d’ailleurs, les auditeurs de radio parlée avaient au départ un profil sociopolitique différent de celui des auditeurs d’autres types de radio, si éventuellement ils se sont démarqués en ce qui a trait à la participation au scrutin et au vote déclaré et, enfin, si, par rapport aux auditeurs d’autres types de postes de radio, ils ont plus fréquemment changé de choix politique au moment de voter.
Méthodologie
Données
Les données proviennent d’un sondage réalisé auprès de 1 052 personnes par la firme Crop entre le 15 et le 22 mars 2007, soit de 11 jours à 4 jours avant l’élection québécoise qui s’est tenue le 26 mars 2007. Le taux de réponse du sondage — calculé selon la norme RR3 de l’American Association of Public Opinion Research (AAPOR) — était de 34 %. De plus, un sondage postélectoral a été effectué auprès des répondants au sondage préélectoral : 856 personnes ont été jointes pour un taux de réponse global de 81 %. Dans le cadre de cette recherche, comme la population non francophone du Québec a des choix politiques nettement plus homogènes que les francophones et considérant que les auditoires de la radio sont également fortement liés à la langue, l’échantillon a été réduit aux répondants dont la langue maternelle était le français. Il y avait 925 répondants francophones à l’enquête préélectorale et 762 à l’enquête postélectorale. Les données ont été pondérées pour refléter la distribution de la population selon le sexe, l’âge, la langue d’usage et la région.
Claire Durand, Jacinthe Dupuis et Julie Racicot
L’influence des médias sur le vote est une préoccupation partagée à la fois par les chercheurs en sciences sociales, par les politiciens et par les journalistes. Cette question a été mise à l’avant-plan au Québec lors de la campagne électorale de mars 2007 dont les résultats ont semblé surprendre nombre d’observateurs de la scène politique québécoise. Cette course à trois partis, dont le Parti libéral est sorti gagnant mais minoritaire, fut qualifiée d’événement historique pour la démocratie québécoise. Il s’agissait de fait du premier gouvernement québécois minoritaire depuis 1878. L’accession de l’Action démocratique du Québec (ADQ) au rang de premier parti d’opposition était inattendue. Toutefois, ce qui nous intéresse ici est le fait que, durant la campagne électorale, certains médias et politiciens ont laissé entendre que certains postes de radio, plus particulièrement ceux de type « radio parlée » — une traduction littérale de l’anglais talk radio —, auraient pris parti ouvertement pour l’ADQ et ainsi contribué à la remontée de ce parti.
L’objectif de cette note de recherche est d’examiner si, lors de l’élection québécoise de 2007, l’écoute de la radio parlée a effectivement été liée à la participation électorale et au choix des électeurs.
Écoute média, radio parlée et choix politiques
Mendelsohn et Nadeau (1996) ont examiné l’influence de l’exposition aux médias sur les clivages sociaux. Ils posent l’hypothèse que l’écoute de nouvelles diffusées pour le grand public (broadcast news media) atténue les clivages sociodémographiques relatifs à certains enjeux politiques alors que l’écoute de médias visant un auditoire plus spécifique (narrowcast) les accentue. Utilisant les données de l’Enquête électorale canadienne de 1988, ils montrent que, pour ce qui est des enjeux nationaux canadiens — immigration, achat de matériel militaire et rôle des syndicats —, l’écoute des médias grand public accentue la convergence des points de vue. Par contre, pour ce qui est des politiques canadiennes face au Québec, là où même les grands médias doivent tenir compte des caractéristiques des auditoires, l’écoute des médias grand public accentue au contraire la divergence des points de vue entre les Québécois francophones et les autres Canadiens.
D’autres recherches, provenant majoritairement des États-Unis, ont porté plus particulièrement sur la relation entre l’écoute de la radio parlée et les choix politiques. Deux points de vue s’affrontent. Certains (Barker, 1998 ; Barker et Knight, 2000 ; Jones, 2002) avancent que l’écoute de la radio parlée influence les opinions des auditeurs alors que d’autres (Yanovitzky et Cappella, 1999, entre autres) estiment que les postes de radio les plus « militants » ne prêchent finalement qu’à des convertis. Plus précisément, les chercheurs se sont demandé si l’écoute du Rush Limbaugh Show avait un effet sur la participation électorale et sur les choix politiques. Connu pour ses propos dérangeants et ses opinions politiques très à droite, Rush Limbaugh est considéré comme ayant une énorme influence (Barker et Knight, 1996) et a même été considéré comme responsable du retour des républicains au Congrès américain (Barker, 1998). Diffusée dans plus de 600 stations de radio, l’émission aurait été écoutée par environ 20 millions de personnes chaque semaine.
Utilisant les données du panel 1994-1996 de l’American National Election Study (ANES), Barker (1998) montre que l’écoute régulière du Rush Limbaugh Show est liée à la participation politique mais seulement chez les conservateurs et les modérés : leur participation serait supérieure de 15 % à l’élection de mi-mandat de 1994 et de 11 % à l’élection présidentielle de 1996. Selon l’auteur, écouter l’émission de Limbaugh augmenterait le sentiment d’efficacité politique de ces personnes — mesuré par l’impression d’avoir son mot à dire et d’être écouté par les politiciens —, ce qui les inciterait à l’action. Quant à Barker et Knight (2000), leur analyse des données de l’ANES de 1995 les amène à conclure qu’un sujet doit être abordé dans plus de 20 % des émissions pour que les opinions exprimées aient un effet sur les auditeurs. De plus, il semblerait que, pour Limbaugh du moins, l’opposition sur un sujet donné est plus facile à mobiliser que l’appui. Par ailleurs, Jones (2002) postule que l’auditoire de l’émission de Limbaugh n’est pas plus conservateur que la moyenne au départ, mais qu’il le deviendra avec le temps, et ce, sur une multitude de sujets. À partir des données du panel de l’ANES 1992-1997, il montre qu’effectivement, l’écoute de la radio parlée renforce l’orientation politique conservatrice puisque seuls les auditeurs assidus étaient devenus plus conservateurs en 1996 qu’en 1992 et qu’ils étaient même devenus très à droite sur certains sujets. L’écoute de la radio parlée est également associée à une opinion négative sur les sondages électoraux (Price et Stroud, 2005) : les animateurs de ce type de radio seraient portés à critiquer à la fois ce type de sondages, les médias et les politiciens.
À l’opposé, Yanovitzky et Cappella (1999) postulent que les personnes ayant des préférences politiques marquées choisissent de s’exposer à ce type de radio avec l’intention de s’armer d’arguments pour défendre leurs positions tout en se tenant au courant de l’évolution de la situation politique. Utilisant les données provenant d’une étude par panel menée pendant les élections présidentielles américaines de 1996 portant sur l’effet de la radio parlée sur la perception de quatre leaders politiques, soit Bill et Hillary Clinton, Bob Dole et Newt Gingrich, Yanovitzky et Cappella concluent à un effet faible de l’écoute de la radio parlée sur les perceptions des quatre leaders. Ils attribuent ces résultats à l’homogénéité des idéologies politiques de l’auditoire de la radio parlée, ce qui confirme leur hypothèse de départ.
En résumé, on peut se demander, d’une part, si les auditeurs de radio parlée sont au départ déjà favorables au type de propos habituellement tenus par l’animateur ou s’il s’agit d’un auditoire aux opinions variées dont les positions politiques peuvent être influencées. D’autre part, si influence il y a, celle-ci pourrait se faire sentir à deux niveaux, soit sur la participation et sur les opinions et choix politiques eux-mêmes. La plupart des études présentées font référence à une seule émission, le Rush Limbaugh Show aux États-Unis. Une telle émission, largement diffusée et perçue comme ayant un effet important, n’existe pas au Québec. Certains postes de radio parlée ont des animateurs professant des opinions politiques populistes de droite dans un style qualifié de « survolté », mais leur auditoire est limité à une région. La radio parlée au Québec peut donc être rapprochée de la catégorie narrowcast utilisée par Mendelsohn et Nadeau (1996) en ce sens qu’elle s’adresse à un auditoire restreint et spécifique. L’écoute de ce type de radio contribuerait donc à renforcer les divergences d’opinions et, dans le cas de l’élection québécoise de 2007, elle aurait pu renforcer les clivages régionaux dans les choix politiques.
Cette note de recherche vise à examiner l’hypothèse d’une influence de l’écoute de la radio parlée sur les résultats de l’élection québécoise de mars 2007. Pour ce faire, nous examinons si, toutes choses égales d’ailleurs, les auditeurs de radio parlée avaient au départ un profil sociopolitique différent de celui des auditeurs d’autres types de radio, si éventuellement ils se sont démarqués en ce qui a trait à la participation au scrutin et au vote déclaré et, enfin, si, par rapport aux auditeurs d’autres types de postes de radio, ils ont plus fréquemment changé de choix politique au moment de voter.
Méthodologie
Données
Les données proviennent d’un sondage réalisé auprès de 1 052 personnes par la firme Crop entre le 15 et le 22 mars 2007, soit de 11 jours à 4 jours avant l’élection québécoise qui s’est tenue le 26 mars 2007. Le taux de réponse du sondage — calculé selon la norme RR3 de l’American Association of Public Opinion Research (AAPOR) — était de 34 %. De plus, un sondage postélectoral a été effectué auprès des répondants au sondage préélectoral : 856 personnes ont été jointes pour un taux de réponse global de 81 %. Dans le cadre de cette recherche, comme la population non francophone du Québec a des choix politiques nettement plus homogènes que les francophones et considérant que les auditoires de la radio sont également fortement liés à la langue, l’échantillon a été réduit aux répondants dont la langue maternelle était le français. Il y avait 925 répondants francophones à l’enquête préélectorale et 762 à l’enquête postélectorale. Les données ont été pondérées pour refléter la distribution de la population selon le sexe, l’âge, la langue d’usage et la région.